Certains n’ont pas le choix. Leur travail les use, il sert juste à tenir, pas à se construire. Toute leur énergie est prise par la survie. Ils sont enfermés dans le vital, sans aucun champ des possibles. Pas de temps, pas d’espace mental, pas d’énergie. Apprendre autre chose que ce qui est utile immédiatement devient un luxe. Voyager, lire, découvrir, réfléchir, imaginer. D’autres travaillent aussi, parfois beaucoup, mais ils choisissent leur métier, ils y trouvent un sens. Certains ne travaillent même pas vraiment : ils pensent, décident, délèguent. Ils ont un capital invisible transmis très tôt : des codes, une manière de parler, de se tenir, de se projeter, des réseaux, une familiarité avec les livres, les arts, la culture, les institutions. Il y a aussi le capital symbolique : être reconnu, se sentir légitime, savoir qu’on a le droit d’essayer, d’échouer, de recommencer. Ce sentiment‑là change tout. On parle d’égalité des chances, mais elle est largement fictive. Réussir sans ces repères est possible, mais ce n’est pas le même chemin. Le mérite ne s’exerce jamais sur un terrain égal.
L’injustice n’est pas seulement économique ou sociale. Elle est existentielle.
Je ne changerai pas le monde. Mais je refuse ce postulat. Je ne me résigne pas à ce destin. Moi aussi, je veux autre chose que juste survivre.